vendredi 12 octobre 2007

La Passion selon Juette, de Clara Dupont-Monod

Elle s’appelait Juette, vivait à Huy, en Flandres, dans un XIIe siècle traversé par les révoltes cathares et vaudoises, l’effervescence mystique et l’émergence de la bourgeoisie d’affaire. « Tête d’oiseau » qui pense, qui vivait les contes et les légendes des ‘poètes qui saccagent’, du bruit et du sang des chevaliers. Elle voyait par delà les autres, percevait ce qui s’échappe, sans toujours comprendre, sans cesser d’apprendre, la gestuelle qui enseigne, les regards qui trahissent, ces riens que nous délaissons derrière nous, ces petites choses qui révèlent, de tout temps, notre humanité.

« Juette avait treize ans. C’était l’âge où on mariait les filles » Elle ‘ne protesta pas, elle laissa faire, ne défia pas encore l’ordre des choses, son père ni Dieu’ « Je le veux » dira-t-elle lors de son mariage, au prêtre et au monde ; elle subira ‘la loi des forts’, les assauts conjugaux, la nativité, et perdit les histoires qu’elle se racontait… Cinq longues années… cinq ans avant que son mari ne meure, et qu’elle advienne, qu’elle assume enfin de dire ‘je’ et ‘pourquoi’ : « Les mauvais chrétiens ont des questions simples » s’excuse-t-elle. Et qu’elle se place au cœur de l’orage.

« Le récit de sa vie a été écrit par le religieux Hughes de Florette. Il était son confident et ami. Ce texte, intact, est parvenu jusqu’à nous » nous apprend Clara Dupont-Monod, l’auteure de La Passion selon Juette. Aujourd’hui elle ressuscite de sa plume, nous livre une double voix, une seule route dédoublée, celle de Juette et de Hughes, soliloques alternés, qui se répondent, trouvent échos dans notre solitude. « Vous savez comme sont mes pensées. Elles se lèvent et marchent toutes seules. » Nous la suivons, avec l’auteure comme guide, éperdus de reconnaissance qu’elle ait existé, et que nous l’ayons rencontré. « Aujourd’hui je comprends que la solitude est inscrite dans les lois du monde, au même titre que les feuilles des arbres ou le sang dans le corps. » Juette nous enseigne. Notre place, sur terre, dans la foi (« C’est ainsi que vous concevez la foi, comme une destruction lente ? »), dans la société, dans notre relation aux autres et au divin. A parler au divin, aussi.

Ce pouvait être un roman historique, une fresque, mais c’est l’intime qui se murmure, qui se mêle, se dissipe et que nous rattrapons, que nous volons, presque, ému, totalement. L’écriture de Clara Dupont-Monod est une lumière jamais crue ou violente, mais douce, emplie de compassion et de tendresse, de vérité, de beauté, de justesse. A l’orée de son héroïne, elle joint aux certitudes, à notre volonté, les mots simples.

« L'exactitude de l'expression est la SEULE morale de l'écriture. » disait Ezra Pound. Clara Dupont-Monod est attentive aux minuscules bruits qui précèdent les fractures, aux ‘dislocations’ de l’âme ; cette sensibilité aux basculements, aux moments de tensions où nous nous jouons de nous-mêmes, où nous changeons, ces instants, ce penchant de notre cœur où l’écriture éclaire les vérités premières… « Il y a dans le monde des mains qui cherchent leurs visages, et lorsqu’elles se posent enfin sur le bon, le voyage est fini.» semble répondre aux nouvelles d’Hemingway, de Raymond Carver, comme une Cathédrale. La passion selon Juette devient alors notre expérience profonde, une main qui se dresse, qui effleure, qui embrasse le monde.

Clara Dupont-Monod a 34 ans, elle est journaliste à Marianne, et parfois, elle refait le monde sur RTL. Elle est écrivain, surtout.

4 commentaires:

laurie thin** a dit…

tu ne t'arrêtes jamais de lire toi ! félicitation

Michel a dit…

Ben, merci, mais félicitation pour quoi ???

papito a dit…

Pour ma part, j'ai vu en Juette une personnage héritée de Pascal : une femme pleinement consciente de sa misère, et qui essaie de trouver son salut en Dieu.

Je vous invite sur mon blog pour y lire la critique complète.

chezpapito.over-blog.com

Anonyme a dit…

Je viens de terminer "La passion selon Juette"... Je suis admirative de personnage de femme qui a la force de résister, de contrer la société dans laquelle elle vit... Plusieurs passages sont magnifiques (cf l'échange de caresses entre Juette et Hughes), mais au final, je suis un peu déçue. Pour moi, il manque un peu de "chair", de la matière, au récit, à moins que ce ne soit justement la poésie, la délicatesse de la prose qui en forme l'ossature et à laquelle je suis peu sensible...
Flora